TEXTES PUBLIÉS EN REVUES & OUVRAGES COLLECTIFS
2026 · Je n'ai pas vu mon corps pousser · Estuaire, Montréal
“Enfant,
je joue à me fabriquer
des poings
Les lumières ont cédé, la mer est montée jusqu'à nous, je sais le moment où les moisissures ont envahi nos gorges. Fusillés, des morts pourrissent dans nos rues. On court. Sans comprendre. On court. Sans voir. Sans mesurer ce que nos pas écrasent, on court sur des morts, sous le soleil, le ventre ouvert d’une femme enceinte, on s’invente un chemin, il faut bien pouvoir continuer de battre la vie, sur la route de l’école, les enfants ne savent plus s’ils avancent dans la boue ou dans le sang, on danse.
Rêver. Sans espace.
Dire. Sans souffle.
Pour tenir, on nous demande de plier.
Le ciel ressemble à une mer inversée, il me tombe sur les yeux
écrasée
par la sensation d’être
ailleurs
j’ai dans la bouche un goût de précipice.”
2022 · In Search of Self and of Horizons: Jean-Claude Charles, the Anguish of Being · Jean-Claude Charles, A Reader's Guide · Liverpool University Press, États-Unis
“I met Jean-Claude Charles in March of 2018, when all Port-au-Prince seemed to migrate to Chile …
Above all, no rushing. There is work to do. Lines to measure. Words to weigh. Eyes to keep wide open onto the world. To the point of losing one’s innocence.
We can no longer not know. The man writes about everything that moves.
A walking encyclopedia. Ahead of his time.
Humor … dark humor … With Jean-Claude Charles laughter rarely comes by itself.
I don’t know why I always imagine the author outside of his body.
I try to see where he hides among his words, his unpredictable phrasing, his unclassifiable stories - I like to think there’s only one - when he leans over his notebook or his typewriter.
Yet he seems to display his entire existence, in all its elegance, its generosity.
I try to follow him …
I try to follow him in … Not always easy to know where.
He makes you want to write. In order to no longer be afraid of words. To dare to be. Even when anguished. To reshuffle your internal cards and those of the world. To be free in your errantry, your questioning. Shake off certainties. Doubt yourself.
To read Jean-Claude Charles is also to write him. In a mnemonic exercise. There are sentences tattooing my insides, while, outside, the story ceaselessly demands its barbaric way.”
2021 · À coups d'étreintes · Lettres Québécoises, Montréal
“Avant cette boule, il y a eu un cri. J’en viens d’ailleurs à m’étonner de toutes les formes que peut prendre un cri. Le mien est animal. Il s’allume parfois comme une luciole, dans le coin gauche de la tête, glisse vers la nuque, à la creuser, remuant ses racines dispersées dans mes épaules, mes bras, mon ventre. J’ignore à quel moment elles se sont enroulées autour de mes seins.
Ce cri, lorsque je m’y attends le moins, se faufile telle une anguille — toujours dans le coin gauche de la tête —, si rapidement qu’il ne me reste que le sentiment d’être traversée par une mer fraîche, indocile.
Ça peut aussi être des doigts. Rien que des doigts nerveux qui courent sur une feuille. Des doigts absents du reste du corps, tout à coup animés d’une présence autre, flottante, d’une voix hors tête.
Barrages sous les yeux prêts à craquer. Un corps qui tremble, seul. C’est cela. Surtout.”
2020 · Dérive · Une soirée haïtienne, sous la direction de Thomas C. Spear · CIDIHCA, Montréal
“Je me laisse aller contre le siège. Mi-assise, mi-allongée. On roule. J’abaisse la vitre un peu plus. Le vent tombe sur mon visage de toute sa présence. Ça respire la terre mouillée. Un parfum d’après-pluie que j’aspire fort, très fort. Il me creuse au-dedans. Les mots pour dire la nuit sont toujours plus loin de mes lèvres.
Je ne sais pas dire la nuit. La nuit, je la porte corps à corps, à bout de langage. Mes nuits dans la ville ne se laissent pas conter. Impossible de les toucher, mes nuits. Je m’assomme d’elles. Vertiges. Musique. Regards complices. Noyés dans le noir. Souffle coupé. Qu’elles me livrent à moi-même, mes nuits. Qu’elles m’écrivent, me racontent, furieuses, fragiles, dangereuses. Qu’elles contrôlent mes nerfs, glissent sous ma peau, mon ventre, mes reins. Aveuglante lumière.
Par la nuit, je m’évade du monde pour me perdre en moi-même.”
2017 · Scandale d'exister · Écorchées vivantes · Montréal
“Je t’attrape dans ta chute. Mes reins explosent de ton corps. Par une solitude de fin de nuit, tu entres en moi ; tel un gouffre béant, je ne sais où me cacher pour me défaire de tes yeux. Petite, cette histoire, prise entre deux blagues, aurait pu débuter par cet usage de chez nous d’ouvrir la narration d’un conte. Cric ? Crac !
Dehors, on te raconte fort. À travers des cris d’étonnement, des expressions fortes, ils bourdonnent autour de tes plaies. C’est un moment d’effervescence. Tu traverses nue le monde. Regard terrifié. Visage tordu de douleur. Tu t’invites sous tous les toits. Sur toutes les lèvres défile ton image, et les gémissements qui animent leurs conversations se mêlent au plaisir de te voir sangloter.
Tu as seize ans. Tu les portes dans la honte. Dans la petite chambre, où ton corps passe de la convoitise à la bestialité, tu es allongée sur le dos, mains agrippées au drap, fesses suspendues. Fermement, un homme te tient les jambes. Il te les replie, les écarte et de son sexe, te cogne brusquement au-dedans. Tes yeux s’écarquillent. Tu grimaces et serres les dents.
[…]
Ils rient. Te défoncent. Te tapent.
Tu t’essouffles. Tu pleures. Tu essaies de glisser par terre mais il te rattrapent. Te retournent dans tous les sens. Te frappent.
[…]
Les matins reprennent leur place. La chaleur accablante d’été, la panne d’électricité sur le pays défrayent l’actualité.
Où cours-tu, toi, pour ne plus te revoir ?”
2016 · Vers les comètes · Manifeste pour un nouveau monde · IntranQu'îllités · Éditions Zulma, France
“Je tourbillonne, je délire, je peste …
[…]
L’autonomie ne s’obtient pas au prix du désœuvrement. Il faut marcher vers elle. Quitte à la prendre au dépourvu, il faut la saisir au corps, la subjuguer.
Les chaînes ne tomberont pas d’elles-mêmes. Aucune entité céleste ou d’ailleurs ne nous libérera de nos fers. Redressons-nous ! Soyons révoltées contre nous-mêmes et fermement contre l’autre !
[…]
Aussi loin que notre voix peut s’étendre, notre voix de registre aigu, notre voix de femme, notre voix de grande étendue revendiquera alors le monde en espace-cri, en espace-sédition, en espace-fièvre, en espace-tonnerre, en espace-libre arbitre, car ce n’est plus de la tendresse, mais de la servitude !
[…]
Si l’autre nous blesse encore en chemin, nous prendrons le large et lécherons dignement nos plaies. Nous n’aurons plus peur de repartir à zéro. Si nos pas faiblissent, nous nous relèverons comme un enfant brûlé par le désir de marcher.
À deux, on est plus fort mais la mauvaise compagnie est une maladie honteuse. La vie, éternelle, n’est qu’évolution entre deux âmes qui s’accordent.
Marchons. Courons. Volons vers l’étoile.”
DIRECTION D'OUVRAGE
2022 · Ce monde était fait pour plier · Moebius, Montréal
2021 · Il faut être plus fort que soi · Moebius, Montréal
2017 · Écorchées vivantes · Mémoire d'encrier, Montréal